Livre de Tobie : 2,1 – 3,17

Sous le règne d’Asarhaddon, je rentrai donc chez moi et ma femme Anna et mon fils Tobias me furent rendus. A notre fête de la Pentecôte, c’est-à-dire la sainte fête des Semaines, on me fit un bon dîner. Je m’installai pour dîner, on m’apporta la table, on m’apporta quantité de plats fins, et je dis alors à mon fils Tobias: « Va, mon enfant, tâche de trouver parmi nos frères déportés à Ninive quelque pauvre qui se souvienne du Seigneur de tout son cœur, amène-le pour partager mon repas; je vais donc attendre, mon enfant, jusqu’à ce que tu reviennes. »

Tobias partit à la recherche d’un pauvre parmi nos frères, mais il revint en disant: « Père! » Je lui dis: « Eh bien, mon enfant? » Il me répondit: « Père, il y a quelqu’un de notre nation qui a été assassiné, on l’a jeté sur la grand-place, et il y est encore, étranglé. »

Je me précipitai, en laissant mon dîner avant d’y avoir touché, pour enlever l’homme de la place, et je le déposai dans une des dépendances en attendant le coucher du soleil pour l’enterrer. Rentré chez moi, je pris un bain et je mangeai mon pain dans le deuil, en me souvenant de la parole du prophète Amos proférée contre Béthel: Vos fêtes tourneront en deuil et tous vos chemins en lamentation. Et je me mis à pleurer. Puis, quand le soleil fut couché, je partis, je creusai une fosse et je l’enterrai. Mes voisins se moquaient en disant: « Il n’a plus peur! On l’a déjà recherché pour le mettre à mort à cause de ce genre d’affaire, et il s’est enfui; et de nouveau, le voici qui enterre les morts. »

Cette nuit-là, je pris un bain, je sortis dans ma cour et je me couchai le long du mur de la cour, le visage découvert à cause de la chaleur. Je ne savais pas qu’il y avait des moineaux dans le mur, au-dessus de moi; leur fiente me tomba dans les yeux, toute chaude, et elle provoqua des leucomes. J’allais bien me faire soigner chez les médecins, mais plus ils m’appliquaient d’onguents, plus j’avais les yeux aveuglés par les leucomes, et je finis par être tout à fait aveugle. Je restai privé de la vue pendant quatre ans. Tous mes frères étaient consternés pour moi, et Ahikar pourvut à mes besoins durant deux ans, avant son départ pour l’Élymaïde.

En ce moment-là, ma femme Anna avait pris du travail d’ouvrière; elle livrait à ses maîtres, et ceux-ci lui payaient son dû. Or le sept du mois de Dystros, elle termina une pièce et la livra à ses maîtres, qui lui donnèrent tout son dû et la gratifièrent d’un chevreau pour la table. En approchant de moi, le chevreau se mit à bêler; j’appelai ma femme et lui dis: « D’où sort ce petit chevreau? Et s’il avait été volé? Rends-le à ses maîtres! Nous n’avons pas le droit, nous, de manger quoi que ce soit de volé. » Elle me dit: « Mais c’est un cadeau qu’on m’a fait en plus de ce qu’on me devait! » Pourtant je continuais à ne pas la croire et à lui dire de le rendre à ses maîtres. Et à cause de lui je m’indignais contre elle. Alors elle me répliqua: « Où sont-elles tes aumônes? Où sont-elles tes bonnes œuvres? Tout ce qui t’arrive est bien clair. »

Plein d’une grande tristesse, je me mis à gémir et à pleurer, puis je commençai à prier avec des gémissements: « Tu es juste, Seigneur, et toutes tes œuvres sont justes. Tous tes chemins sont fidélité et vérité, c’est toi qui juges le monde. Alors, Seigneur, souviens-toi de moi, regarde et ne me punis pas pour mes péchés ni pour mes manquements, ni pour ceux que mes pères ont commis devant toi. Ils ont désobéi à tes commandements, c’est pourquoi tu nous as livrés au pillage, à la déportation et à la mort, voués à être la fable, la risée, l’objet d’insulte de toutes les nations parmi lesquelles tu nous as dispersés.

Oui, tous tes jugements sont véridiques, quand tu me traites selon mes péchés et ceux de mes pères, car nous n’avons pas observé tes commandements ni marché dans la vérité devant toi. Et maintenant, traite-moi comme il te plaira, ordonne que me soit repris mon souffle, que je sois délivré de la face de la terre pour redevenir terre. Mieux vaut pour moi mourir que vivre, car je me suis entendu insulter à tort et j’ai en moi une immense tristesse. Ordonne, Seigneur, que je sois délivré de cette détresse, laisse-moi partir au séjour éternel et ne détourne pas ta face de moi, Seigneur. Oui, mieux vaut pour moi mourir que de connaître une telle détresse toute ma vie et que de m’entendre insulter. »

Le même jour, il advint que Sara, la fille de Ragouël d’Ecbatane en Médie, s’entendit elle aussi insulter par l’une des servantes de son père. La raison en était qu’elle avait été donnée sept fois en mariage, et qu’Asmodée, le démon mauvais, avait tué chaque fois ses maris avant qu’ils ne se soient unis à elle, selon le devoir qu’on a envers une épouse. La servante lui dit donc: « C’est toi qui tues tes maris! En voilà déjà sept à qui tu as été donnée, et tu n’as pas porté le nom d’un seul! Pourquoi nous maltraites-tu sous prétexte que tes maris sont morts? Va les rejoindre, et qu’on ne voie jamais de toi ni fils ni fille! »

Ce jour-là, pleine de tristesse, elle se mit à pleurer et monta dans la chambre haute de son père avec l’intention de se pendre; mais, à la réflexion, elle se dit: « Ne va-t-on pas insulter mon père et lui dire: Tu n’avais qu’une fille chérie, et elle s’est pendue à cause de ses malheurs! Je ferais descendre la vieillesse de mon père dans la tristesse au séjour des morts. Je ferais mieux de ne pas me pendre, mais de supplier le Seigneur de me faire mourir pour que je ne m’entende plus insulter toute ma vie. »

A l’instant même, elle étendit les mains du côté de la fenêtre et fit cette prière: « Béni sois-tu, ô Dieu compatissant! Béni soit ton nom pour les siècles! Que toutes tes œuvres te bénissent à jamais! A présent, c’est vers toi que je lève le visage et que je tourne les yeux. Fais que je sois délivrée de cette terre et que je ne m’entende jamais plus insulter. Tu le sais, Maître, je suis restée pure de tout acte impur avec un homme.

Je n’ai sali ni mon nom ni le nom de mon père sur la terre où je suis déportée. Je suis la fille unique de mon père, il n’a pas d’autre enfant pour hériter de lui; il n’a non plus ni frère auprès de lui, ni parent pour lequel je devrais me garder comme épouse. J’ai déjà perdu sept maris: pourquoi devrais-je vivre encore? Mais s’il ne te plaît pas de me faire mourir, alors, Seigneur, prête l’oreille à l’insulte qui m’est faite. »

Dans l’instant même, leur prière à tous les deux fut entendue en présence de la gloire de Dieu et Raphaël fut envoyé pour les guérir tous deux: Tobit, en faisant partir les leucomes de ses yeux, afin qu’il voie de ses yeux la lumière de Dieu; Sara, la fille de Ragouël, en la donnant pour femme à Tobias, le fils de Tobit, et en expulsant d’elle Asmodée, le démon mauvais – c’est à Tobias, en effet, qu’il revenait de l’obtenir avant tous les autres prétendants.

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