« Le Père Elias (Morcos) s’est endormi dans le Seigneur, ce mercredi 23 Février 2011 », c’est avec ces mots que notre frère en Christ Raymond Rizk, a introduit la présentation ci-jointe de la vie du R. Archimandrite Elias, fondateur du monastère des moines de saint Georges à Deir el Harf. Nos remerciements vont de même à un autre frère en Christ, Georges Habet, qui nous a fourni avec zèle et empressement le texte en question que nous mettons à notre tour à la disposition de tous. Que la mémoire de notre cher Père Elias soit éternelle.

« … Suite à un séjour de près d’un mois à l’hôpital, et une journée seulement après son retour au monastère de Deir El Harf, retour qu’il n’a cessé de demander des jours durant, le Père Elias, qui avait gardé toute sa lucidité dans un corps qui s’effilait, s’est soudainement endormi dans le Seigneur, moins d’une heure après avoir communié. Il a ainsi rejoint Celui vers lequel a toujours tendu tout son être.

Comme il est difficile de parler d’un père! Aux jugements pondérés se mêlent alors les émotions, les souvenirs et surtout la reconnaissance d’avoir été engendré. Aussi loin que me porte ma mémoire, à partir de ce jour béni où, dans et par le Mouvement de la Jeunesse Orthodoxe, je me suis reconverti à l’Eglise, je trouve le Père Elias intimement lié à mon cheminement spirituel, comme il l’a été pour un grand nombre d’autres, jeunes et moins jeunes.

Issu d’un milieu bourgeois de Lattakieh, très cultivé et d’une finesse intellectuelle rare, il avait été l’un des premiers à appeler, avec d’autres jeunes Lattakiotes, dont Gabriel Saadé, à la formation d’un mouvement de renouveau, au sein de l’Église d’Antioche, alors somnolente. Il fut toujours convaincu – et sa vie le prouva amplement – que ce renouveau commence par le retour à Dieu de chacun des membres de l’Eglise. Un retour qui fait sortir de soi, engage à porter sa croix et invite à un engagement existentiel. Ce mouvement, qu’il appelait Mouvement de Renaissance, devint par la suite le Mouvement de la Jeunesse Orthodoxe, officiellement fondé en 1942, quand sa vision se retrouva avec celle d’autres jeunes, Libanais cette fois, qu’il ne connaissait pas alors, Georges Khodr et Albert Laham, nourrissant le même rêve. Cette concomitance et la rencontre de ces jeunes ne fut certes pas fortuite. Elle fut l’œuvre de l’Esprit, dont la présence a tant de fois marqué la vie du Père Elias.

Après avoir œuvré de nombreuses années en tant que grand fonctionnaire de l’Etat en Syrie, il abandonna tout et fonda, en 1957, avec quelques compagnons, dont Youhanna Mansour, l’actuel Métropolite de Lattakieh, le monastère de Deir et Harf. En ce faisant, il a été sans conteste le ‘père des moines’ Antiochiens qui, à sa suite, ont rempli tous les vieux couvents autrefois désertés. Il a toujours considéré que son engagement dans la vie monastique, la faisant refleurir dans l’Eglise d’Antioche après une longue interruption, était une conséquence normale de l’appel au renouveau, lancé par le MJO en 1942.

Le monastère de Deir El Harf a été pour notre génération, mais aussi pour de nombreuses autres qui ont suivi, un phare de lumière, un exemple existentiel, une invitation à aller de l’avant, une confirmation dans la certitude que tout était de nouveau possible à condition de prendre les paroles du Christ au sérieux et de lui donner son cœur. Que de retraites, que de rencontres, que de réunions passées en ce lieu! Le P. Elias en était le plus souvent le centre. Ses responsabilités envers la fraternité monastique ne l’empêchaient pas de se donner sans compter au service des jeunes. Il était toujours présent à leurs congrès, sessions de formation et à nombre d’autres activités. Je le vois encore, écoutant jusqu’à tard dans la nuit les confessions de jeunes qui faisaient la queue attendant que leur tour vienne. Le Père Elias a incarné le véritable père spirituel, celui qui indique des perspectives, rappelle les exigences de l’Évangile, et disparait devant la face du Christ, laissant à chacun la liberté de prendre les décisions qui l’engagent.

Cependant, son rôle ne s’arrêtait pas là. De nombreux ouvrages, publiés par les Editions An-Nour, celles du Monastère et celles du ‘Patrimoine Patristique’, ont vulgarisé les fondements de la vie spirituelle (Introduction à la vie spirituelle, Introduction à la Bible, Le sens de la vie liturgique, L’intégration à l’Eglise par les offices liturgiques, etc.), mettant à jour des trésors souvent cachés de l’Eglise et invitant à les incarner dans la vie de tous les jours. Il a été aussi le premier à traduire en Arabe le Traité sur la prière d’Evagre le Pontique, pour s’attaquer par la suite aux Triades de saint Grégoire Palamas, et d’autres grandes figures de l’Orthodoxie. Certains de ses ouvrages, parfois inspirés de l’enseignement du Père André Scrima, comportent une analyse profonde de la réalité humaine et des passions, mêlée à une expérience pratique de la façon de les maitriser, faisant de son œuvre un véritable sommaire de l’enseignement des Pères du Désert et des Pères Neptiques, exprimé en une langue accessible. Ses derniers ouvrages, axés sur des commentaires courts, lumineux et lapidaires de diverses paroles évangéliques sont autant de ces paroles de vie qui ne sont point sans rappeler celles des Anciens, en réponse aux demandes de leurs disciples de leur ‘dire une parole’. On trouve aussi dans ses écrits des exemples de prière et de méditations personnelles, dont nous avons le plus pressant besoin, tant la proéminence donnée dans notre Eglise aux prières liturgiques tend à assécher en nous, si nous n’y prenons garde, l’éclosion de la prière personnelle. Le Seigneur voulant aussi que nous nous adressions à Lui dans notre langage habituel, il nous faut apprendre à lui parler directement, sans apprêt, dans le secret de notre rencontre. Quand nous serons nourris des textes de l’Ecriture et de la liturgie, nous saurons les imbriquer naturellement à notre méditation personnelle, comme le faisait si bien le P. Elias.

Sans qu’il l’exprime vraiment, ou toutefois pas de cette manière, j’ai souvent perçu le Père Elias comme quelqu’un qui tentait à sa façon de nous répéter les paroles de saint Syméon le Nouveau Théologien: «Ne prétendez pas qu’il soit impossible de recevoir l’Esprit Divin. …Ne prétendez pas que Dieu ne se révèle pas aux hommes. …  Ne prétendez pas qu’il existe des hommes incapables de voir la Lumière Divine, et que cela ne soit plus possible aujourd’hui. Cela n’est jamais impossible, mes amis. C’est au contraire tout à fait possible, quand on le veut, mais seulement pour ceux dont la vie a pacifié les passions». Par son humilité et sa disponibilité, il a toujours voulu nous communiquer le feu de sa rencontre avec le Maître, les «miettes» d’une expérience de Vie. A travers son humour proverbial, il semblait nous dire: «Ne vous prenez pas trop au sérieux. Laissez-vous mener par Jésus. Cessez de vous démener! Faites-lui confiance, et tout vous sera donné par surcroit».

D’ailleurs, il usait souvent de son humour, très fin, pour se ridiculiser soi-même, se conduisant parfois comme un enfant. N’était-ce pas là un signe d’une sorte de folie pour le Christ, afin de se dépouiller encore plus, et endiguer les marques de dévotion et de sainteté dont on l’entourait? Je l’ai toujours pensé.

Dans une allocution faite à l’occasion du cinquantième anniversaire de la fondation du MJO, en 1992, il rappela la question qu’il avait posée, lors d’un de ses premiers discours dans les années 1940, à savoir: ‘Viendra-t-il un temps où il n’y aura plus de raison d’être pour le MJO?, question à laquelle il répondit par la négative, rappelant que le Mauvais agit toujours, et appelant les jeunes à toujours lutter contre la tentation, souvent latente dans les milieux d’Eglise, de glisser de «l’événement» à «l’institution». Il répétait à qui voulait l’entendre que les «premiers appelés», qui ont fondé le MJO, sont devenus Orthodoxes, non à cause de l’institution dans l’Église, mais malgré elle. Il s’agit donc de redevenir Orthodoxes, chaque jour, à chaque instant, laissant les portes grandes ouvertes à l’Esprit Saint dans l’Église du Christ, et de nous rappeler sans cesse que nous n’avons qu’un seul Père et qu’un seul Seigneur, qui est dans les cieux.

Il a toujours voulu nous dire, que l’important est d’œuvrer à devenir ce à quoi nous sommes appelés, à savoir des «créatures nouvelles» et des «enfants de la lumière». Pour cela, il nous fallait «travailler à notre salut» en permanence, «partir», «sortir de soi» pour «suivre», dans l’Esprit, le Christ, et aller avec Lui, «émerveillé», à la rencontre du Père. Il nous faut être prêt à donner, à faire de toute notre vie un don, le «sourire aux lèvres», chacune de nos actions devant être «offerte comme l’obole de la veuve». Remarquez la référence au «sourire», tant il est important que notre marche à la suite de Jésus, notre «incorporation au Christ», se traduise nécessairement par une attitude d’ouverture, d’accueil, d’amour, de joie et de service envers les autres, envers tout autre que le Seigneur nous fait rencontrer et en qui Il fait Sa demeure. A la suite des Pères, le P. Elias nous rappelait que toute «sortie» de soi vers Dieu engage à un «retour» vers l’homme, que le «double amour» en fait n’en faisait qu’un, l’amour des frères n’étant pas la suite, mais l’accomplissement de l’amour de Dieu.

Il soulignait la centralité de l’Eucharistie dans le cheminement avec le Christ, affirmant qu’il n’y a de véritable union entre les hommes que par leur intégration commune au même Corps, celui du Christ, qui se réalise par excellence dans la communion eucharistique. Mais, pour que cette intégration soit réelle et effective, elle doit être précédée et suivie par un mode de vie, fait de repentance, de fraternité et de partage, le «sacrement de l’autel» devant mener obligatoirement au «sacrement du frère».

Un grand de l’Orthodoxie est tombé! Sa douceur, alliée à sa profondeur, sa compassion et son écoute aimante, nous manquera. Il était vraiment un Père. Malgré ses dénégations, on n’avait pas de scrupule à lui obéir, car en allant à la lumière dont il rayonnait, on devenait enfants de la lumière (Jean 16:32).

Il eut l’heur de mourir, le Sang sacré sur ses lèvres! Que sa mémoire soit éternelle! Qu’il continue à nous porter dans ses prières! Qu’il intercède ardemment pour cette Église d’Antioche, qu’il a tant aimé, et qui a grand besoin, de nos jours, d’être secouée par l’Esprit qui habitait le Père Elias, pour éliminer les poussières que l’institution en elle ne cesse d’accumuler.

Raymond Rizk, 24 Février 2011″

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